Nos revendications - Expériences avec les politiques ...
Expériences du Front dans le travail avec les politiques en Belgique
Il m’a été demandé de donner notre expérience des politiques belges et bruxelloises de lutte contre l’exclusion des sans abri. Excusez-moi de dire la vérité telle qu’elle nous apparaît, je me ferais tabasser par les amis de la rue si je ne disais pas ce qui suit.
Introduction: notre constat général est que, dans un pays marqué par une politique néolibérale, la tendance générale n’est pas de lutter pour l’éradication de la pauvreté et du sansabrisme, mais de rendre le phénomène acceptable par la société. Il n’y a pas de volonté claire d’éradiquer le sansabrisme, mais bien d’entrer dans la logique de la déclaration faite lors du sommet de Nice « désormais, toutes les politiques, y compris celles concernant la lutte contre la pauvreté, doivent entrer dans le circuit de l’économie des pays ». En français : la lutte contre la pauvreté doit produire des emplois, des revenus pour les universités chargées de mener des enquêtes, des fournitures d’équipements etc… Sauf les quelques arrêtés ministériels que nous avons obtenus à force des poignets, les véritables mesures décidées avec beaucoup de bonne volonté ont généralement échoués. Nous sommes dans une économie libérale qui ne peut que produire des exclusions. Nous savons tous que plus une société consomme, plus elle produit des déchets et de la pollution.
La plupart des améliorations que nous avons connues en dix ans viennent d’associations (ASBL) privées soutenues par le gouvernement fédéral ou régional. Par contre, des améliorations pourraient se faire en soutenant les associations dans lesquelles les pauvres prennent la parole. Des subsides fédéraux et régionaux sont distribués, un réseau est organisé au niveau fédéral, (Collectif des associations chargées du suivi du Rapport Général sur la Pauvreté)…malheureusement, n’est pas entendu !
Développement:
1. Les ministres promulguent des lois pour multiplier le logement et pour aider les Sans Abri, mais de nombreuses décisions resteront sans effet si les personnes concernées ne se mobilisent pas. Exemples:
en 1992 la ministre Onkelincx décide que toute personne belge ou en règle, qui est à la rue doit absolument avoir un minimum pour vivre. Cela a été l’occasion de la naissance d’un Front Commun de sans abri en Belgique, car même si la loi avait une bonne intention, dans la pratique les obstacles étaient nombreux : quel genre d’allocation, sans carte d’identité, sans commune fixe ? ? ? C’est grâce à la lutte des gens de la rue qu’après 10 ans cette loi commence à être appliquée. Nous avons été obligés de camper pendant 10 mois dans les rues de Bruxelles, sous tente devant les différentes communes, nous avons envahi plusieurs fois les bureaux de ministres, nous avons fait de très nombreuses séances de travail avec d’autres associations, avec des administratifs du gouvernement, nous avons même du faire du lobbiyng auprès de certains parlementaires. Finalement, étape par étape, de solution caduque en solution caduque, les compléments à cette fameuse loi ont été inventés :1. possibilité d’avoir une adresse de référence dans une commune et 2. La commune est celle là où la personne se trouve et 3. En cas d’hésitation, appel est fait au ministre par fax ou par mail afin qu’une solution soit prise en 2 semaines.
En 1992 la même ministre décide la possibilité de réquisition d’immeubles vides en faveur des sans abri. Cette loi est déclarée inapplicable, car aucun bourgmestre n’oserait le faire. Chaque Région invente alors un «code du Logement » afin de rendre exécutable cette loi. Mais les forces néolibérales (socialistes y compris) réussissent depuis 10 ans à contourner ou à retarder ces applications: même les taxes sur les immeubles inoccupés ne sont pas prélevées. Alors c’est encore de la base que viennent les initiatives. Depuis des années, des dizaines d’occupations d’habitats vides se sont réalisés. Souvent, des gens ont occupé des bâtiments publics afin de narguer le gouvernement et les obliger à appliquer leurs décisions. Un grand immeuble du CPAS d’Anvers a été occupé pendant un an, un château à Bruxelles également. Dans plusieurs villes de Belgique, le mouvement s’est répandu et organisé, car des rencontres avec les amis français, hollandais, allemands nous ont permis non seulement de mieux connaître nos droits, mais d’élargir notre manière de faire. A L’heure actuelle, quelques grandes autoréquisitions subsistent : Hotel Tagawa (70 personnes), Ambassade Universelle (20), Sqwatus dei (25), Badhuis (15)….
2. La multiplication de logements pourrait enrayer en partie le sansabrisme. Hors par exemple à Bruxelles, les associations de terrain avaient obtenu une sorte de «droit de pollution pour les sociétés immobilières», c’est à dire que ces sociétés immobilières qui détruisaient des logements pour construire des bureaux étaient obligées de payer une somme aux communes afin que ces dernières améliorent ou construisent des logements. La loi a été votée il y a 10 ans au Parlement bruxellois. Aujourd’hui nous constatons que la taxe a été fortement diminuée et de plus, que les communes utilisent ces revenus pour améliorer les rues comme à Schaebeeck ou même pour construire des parkings comme l’a déclaré le Bourgmestre de St Josse.
3. Plus d’une fois, les politiques régionales ou fédérales sont prises après des concertations avec les gens pauvres ou les associations de sans abri. Mais en réalité seules les directives européennes ou le texte des accords gouvernementaux sont pris en compte. Bien souvent, au niveau régional ou fédéral, les gens du front des SDF a été consulté. Nous sommes régulièrement invités à participer à la rédaction du Rapport bruxellois ou wallon sur la pauvreté. Plus d’une fois, nous avons été entendus au Parlement. Actuellement, dans le cadre de 10 ans du rapport général sur la Pauvreté, une formidable évaluation est organisée. En, 2002 nous avons déployé énormément d’énergie pour participer à une vaste enquête concernant la santé des sans abri. Nous avons fait des réunions entre nous, fait des rapports, rencontré des sans abri flamands. Nous avons dialogué avec des spécialistes de la santé : mutuelles, médecins, hôpitaux etc afin d’affiner nos affirmations. L’objectif était de donner au ministre belge et au gouvernement, des pistes de solution à nos problèmes. Le ministre a organisé une journée pour nous remercier et amener les conclusions. Notre déception a été terrible, car le jour même, avant même d’avoir entendu les conclusions finales, il nous annonçait fièrement deux ou trois décisions, notamment celle de donner des soins dentaires gratuits pour tous les enfants. Nous avons compris que tout était déjà décidé à l’avance et que les millions d’euros dépensés pour organiser cette vaste enquête avait un triple objectif : se faire connaître des électeurs, détourner notre attention (le dialogue avec les pauvre est le nouvel opium du peuple), et faire en sorte que «la politique de lutte contre la pauvreté soit productrice d’économie ».
4. Les personnes politiques issues du tissu associatif oublient la manière de travailler en réseau qui se vit dans les associations. Ils viennent seulement à la pêche de bonnes informations dans le tissus associatif et s’en servent ensuite pour leur propre réputation. Certaines politiques décidées peuvent même anéantir le travail associatif. Exemple l’association « Sans-abri Castor ». L’association d’anciens SDF met en contact des propriétaires d’immeubles insalubres, la commune et des SDF (ou assimilés) afin de rénover l’immeuble et devenir locataire à bon prix ensuite. Après 10 ans, le système marchait de mieux en mieux, plus de trente immeubles avaient été ainsi retapé avec plus ou moins de succès. Le gouvernement wallon soutenait et encourageait l’opération. Mais il faut croire que ce travail accompli par des gens construisant eux-mêmes leur logement ne rentre pas dans la «politique générale de l’emploi». En 2002 en effet, tous les subsides ont été supprimé, car une nouvelle loi rendait obligatoire l’engagement d’entreprises pour réaliser le travail.
Jean Peeters, secrétaire du front Commun SDF
Date de création : 26/03/2007 @ 15:38
Dernière modification : 20/09/2007 @ 16:50
Catégorie :
Page lue 7703 fois
Au risque de faire "propos du café du coin", la raison de l'inertie des responsables de tout bord semble évidente.
Refuser de bloquer le montant des loyers, refuser de construire plus de logements décents dits sociaux, refuser la création d'un permis de location… enrichit les plus nantis d'entre nous et appauvrit plus encore ceux que l'on appelle les "nouveaux pauvres" (qui ont, par ailleurs, pour la majorité en tout cas, toujours été pauvres).
Pour éviter de se retrouver dans un taudis, voire à la rue, de plus en plus de salariés acceptent les pires conditions de travail: contrats précaires, bas salaires, horaires flexibles, non respect des règles élémentaires de sécurité, intérims…
Aujourd'hui, être propriétaire de deux ou trois appartements mis en location (ce qui est le cas de nombre d'électeurs, ne l'oublions pas) est une véritable mine d'euros.
C'est le principe même des vases communicants: pour enrichir les "mieux lotis", il est indispensable d'appauvrir ceux qui le sont moins.
Ces 25 dernières années, la situation s'est considérablement aggravée. Si nous jetons le gant, elle continuera de s'aggraver dans les années à venir.
Sans une mobilisation incessante, sans une lutte obstinée, une lutte de tous les instants contre les idées reçues, les a priori, les jugements de valeurs, sans une véritable politique sociale, sans le concours des décideurs, des travailleurs de terrain, la situation n'évoluera pas vers plus de justice entre les citoyens de ce pays.
Nous avons le devoir de nous battre. C'est une question de vie. Nous savons tous que la rue tue. Hiver comme été. Elle tue sous nos yeux. Comme la pauvreté, la misère, la précarité, la solitude...
Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas.
C'est pourquoi il faut continuer d'informer, de témoigner, de s'insurger avec ténacité. C'est pourquoi il faut continuer d'interpeller les responsables de tout bord, les acteurs de terrain.
Ne pas leur laisser de répit.
Tant que nous en avons encore l'énergie physique et psychique.
Texel
Réaction n°1
par Texel le 27/04/2007 @ 19:41
A Monsieur Peeters et à vous tous,
Mille mercis pour votre article, mille mercis pour votre action. Pour vos actions.
Depuis plus de 20 ans, je m'intéresse vivement à la thématique d'un des besoins fondamentaux de l'homme sous nos latitudes: la sécurité par un logement décent (entre autres).
J'ai tenté d'alerter, de convaincre certains responsables politiques et d'associations que ce soit à Bruxelles ou en Wallonie. J'ai rédigé quantité de lettres à nombre d'entre eux et parfois obtenu un entretien avec certains.
En vain, vous vous en doutez.
Qu'il s'agisse de responsables en tout genre, voire parfois d'assistants sociaux de terrain, nombre d'entre eux affirment que la plupart des Sans Logement sont à la rue "parce qu'ils refusent l'aide qu'on veut bien leur octroyer" ou "parce qu'ils ne se donnent pas la peine de remplir les documents ad hoc pour l'obtention d'un logement d'urgence voire d'un logement social". J'ai également entendu des jugements à l'emporte pièce du genre: "il y a des gens qui se complaisent dans les problèmes, qui ne veulent pas les résoudre, qui sont de véritables emmerdeurs, des ivrognes sales et cinglés." Ou encore: "il y a des gens qui préfèrent rester dans ce qu'ils connaissent: la misère, plutôt que chercher à s'en sortir et prendre le risque d'aller vers ce qu'ils ne connaissent pas, par peur de l'inconnu!"
Lorsque j'en ai eu la possibilité, je n'ai pas manqué de rétorquer que je ne connais personne qui a la "volonté" d'être malheureux, personne qui se lève le matin en se disant: "ah! aujourd'hui, je vais bien ennuyer mon monde, être agressif envers les autres en commençant envers moi-même, me faire jeter de partout et rester dans la mouise. Cela va à l'encontre même de la vie."
Mais ces propos qui dédouanent leurs auteurs de toute responsabilité (sans doute moi y compris) confirment qu'il est plus que temps de tout mettre en œuvre afin de faire évoluer les mentalités, les a priori, les idées reçues, les jugements de valeurs… Car nous sommes tous responsables de ce qui se passe sous nos yeux. Tous. Ne serait-ce que par notre silence, notre laisser faire, notre laisser dire.
Aucune minorité du pays n'aurait accepté les propos de la publicité pour une eau wallonne qui passe actuellement sur les grands écrans de nos villes. On y voit un bobo entrer dans un établissement horeca. En s'asseyant à la table d'un ami qui semble l'attendre, il lance une phrase du genre: "j'en ai marre de voir tous ces SDF dans la rue qui ne foutent rien, j'ai envie de leur botter les fesses, de leur cogner dessus…". Son ami lui jette alors le contenu d'un verre d'eau au visage et une voix off cite la marque en question avant d'ajouter "l'eau qui purifie". Sous-entendu: l'eau qui purifie les idées.
Si de tels propos (cités de mémoire, donc approximatifs) avaient été tenus à l'encontre de n'importe quelle autre minorité, ils auraient, à coup sûr, été censurés. Même si la réclame laisse supposer être contre. Et la firme aurait probablement été attaquée en justice.
Je ne vous apprends rien en soulignant que nous vivons dans une société ultralibérale où le chacun pour soi et le tous contre tous est devenu est devenu la norme. La pauvreté est souvent perçue par les plus nantis comme une sorte de maladie qui pourrait être contagieuse, comme une perversion.
Pour moi (et cela n'engage, bien sûr, que moi), l'exclusion notamment par l'impossibilité de se loger décemment, voire de se loger tout court, est une volonté politico-économique.
Traducteur
Infos: Front des SDF
Pour avoir des nouvelles de ce site, inscrivez-vous à notre Newsletter.